Si
les excès dans l’emploi de la main d'oeuvre juvénile
amenèrent dès le début de l’ère industrielle moderne
les premières protestations et
les premières tentatives de codification des
conditions de travail, force est de reconnaître que
le travail des enfants n’est pas une spécialité du
19ème siècle et de la révolution industrielle, loin
de là. C’est d’abord une tradition dans le monde
rural et plus particulièrement paysan. A cette
époque la durée de vie est suffisamment courte pour
que l’adolescent soit vite considéré comme un adulte
et l’enfant comme un adolescent.
Pendant des siècles, la plupart des enfants ont
travaillé dès leur plus jeune âge. A la campagne,
ils étaient employés aux travaux des champs. A la
ville, ils aidaient leurs parents artisans. Le
travail se faisait en famille et ils devenaient
souvent ce qu'était leurs père : paysan, maçon,
ouvrier... Ainsi, très jeunes, ils apprenaient le
métier. Certains enfants, issus de familles
nombreuses, étaient placés comme ouvriers dans des
fermes ou chez des patrons.
Les premières traces historiques du travail des
enfants remontent à 1572, époque à laquelle des
enfants participent à l’exploitation minière dans
les Vosges Saônoises.
Dès le 17ème siècle, les ramoneurs savoyards sont
des enfants.
La manufacture textile de Sedan emploie les enfants
dès l’âge de sept ans.
Dans la manufacture de Saint-Gobain, les enfants
sont nombreux : quarante âgés de sept à douze ans en
1780; ils transportent les copeaux, les tuiles, la
terre dans des paniers.
Dans la région de Tourcoing, en 1790, sur 8.000
personnes employés dans la filature, 3.000 sont des
enfants ; dans cette ville du peignage de la laine,
il arrive que des enfants se noient dans les fosses
où l’on lave la laine.
Le règlement intérieur de la papeterie MONTGOLFIER à
Annonay, en 1785, stipule que "parmi les ouvrages de
la fabrication, il y en a où les enfants en très bas
âge peuvent être occupés; les pères et les mères
auront soin d’y faire travailler leurs enfants".
Au début des années 1840, on aurait compté jusqu’à
143.000 enfants dans la grande industrie, dont
93.000 dans le seul secteur textile.
Le 19ème siècle et la révolution industrielle
Au 19ème siècle, l'enfant semble exercer une
fascination distante. On rencontre aussi bien l'être
gracieux et conventionnel, le malheureux abandonné
dans les cloaques putrides que les avatars de
l'enfant sauvage. On discerne bien, dans nombre de
domaines, une multiplication des indices : l'enfant
maltraité, tyrannisé et molesté allant du Petit
Chose à Poil de Carotte, emplit timidement la
littérature ; les enquêteurs sociaux, arpentant les
strates de la société, découvrent le travail des
enfants et donnent des descriptions hallucinées qui
pousseront le législateur à intervenir ; à la fin
des années 1870, tandis que la criminologie prend
son essor et invente le "criminel-né ", l'enfant
suscite un regain d'intérêt, il est surveillé avec
plus d'intensité, car dès sa naissance il représente
une menace virtuelle. Mais, c'est Victor Hugo qui
impose en 1853 la vision de l'enfant mort, victime
expiatoire de la violence politique ; puis, dix ans
plus tard, il donne le spectacle du massacre de
Gavroche.
En 1840, les femmes et les enfants représentaient
75% de la main-d'œuvre textile. Ajoutons à cela,
qu'au 19ème siècle, 150 millions d'enfants dans le
mon- de exerçaient une activité professionnelle à
temps complet et 100 millions à temps partiel. Il
est donc compréhensible que le 19ème siècle soit
qualifié de siècle noir en matière d'exploitation
enfantine. Au XIX siècle, le développement
prodigieux des machines, l'apparition de nouvelles
techniques et l'extension rapide du chemin de fer
entraînent des changements très importants en
France. L'utilisation de la machine à vapeur se
généralise dans tous les domaines d'activités :
moissonneuses, machines-outils, trains, bateaux,
pompes, métiers à tisser...
Pour répondre à cette demande très forte de
construction de machines, la métallurgie se
développe rapidement à partir de 1820, la
consommation de minerai de charbon et de fer
augmente.
Des centres industriels faisant appel à une
main-d’œuvre importante apparaissent. Les ouvriers y
sont regroupés dans de grandes usines. Parallèlement
à cette évolution, les petits ateliers familiaux
commencent à disparaître.
Les historiens appellent cette période la
"révolution industrielle".
Des enfants dans les mines
Pendant longtemps, jusque vers 1880, les enfants ont
travaillé dans les mines. Leur petite taille leur
permettait de se glisser dans les galeries les plus
étroites. Ils poussaient des wagonnets remplis de
charbon, au risque de se faire écraser quand, à bout
de force, ils ne pouvaient plus retenir la lourde
charge. Ils subissaient les mêmes risques que les
adultes et vivaient dans des conditions effroyables,
parfois dès l'âge de six ans. C'est ainsi qu'à
Béthune, en 1861, lors d'un accident dans la mine,
sur dix-huit morts, on compta sept enfants dont
certains avaient juste neuf ans.
Des journées de 15 heures
Les conditions de travail sont très pénibles pour
tous. Beaucoup d'enfants font partie d'équipes
d'adultes ; ils sont soumis aux mêmes horaires et ne
sont pas mieux traités.
Dans les mines de charbon, la durée de travail est
habituellement de onze à douze heures ; elle va
jusqu'à quatorze heures et, très fréquemment, on
fait une double journée, si bien que l'ensemble des
travailleurs reste sous terre en activité
vingt-quatre heures, assez souvent même, trente-six
heures d'affilé.
A l'usine dès l'âge de 8 ans
Au 19ème siècle, les usines étant de plus en plus
mécanisées, de nombreux postes de travail sont
occupés par des manœuvres sans qualification. dès
l'âge de 8 ou 9 ans, les enfants sont employés à ces
travaux qu'aucune machine ne peut exécuter à cette
époque. Les patrons encouragent le travail des
enfants. Leur habilité et leur petite taille sont
bien utiles pour certaines tâches. Et surtout, un
adulte effectuant un travail similaire doit être
payé trois à quatre fois plus. Bien souvent, comme
leurs salaires ne sont pas suffisant pour vivre, les
parents eux-mêmes font embaucher leurs enfants par
l'usine.
Les enfants sont moins payés que les adultes
Le salaire des adultes est nivelé vers le bas par la
présence des enfants dans les usines.
Le salaire d'un enfant varie en effet entre 5
centimes et deux francs alors qu'un adulte gagne 2
francs par jour, une femme, un franc et un enfant 45
centimes pour les moins de 12 ans, 75 centimes entre
13 et 16 ans.
À Mulhouse en 1835 le pain coûte de 12 à 15 centimes
la livre, la viande de bœuf 45 centimes la livre, le
lait 15 centimes.
Les patrons dominateurs et paternalistes n'hésitent
pas à confier aux enfants des tâches ingrates.
La transformation des industries permet la création
d'emplois de complément qui ne réclament ni force
physique ni qualification mais plutôt une habilité
et des facilités enfantines.
L'apport d'un salaire d'appoint pour la famille
explique l'attitude conciliante des parents.
Le nombre d'enfants au travail au 19ème siècle
Les opinions divergent sur ce point. Certains
historiens estime que les enquêtes réalisées au
19ème siècle amplifient grandement le phénomène,
d'autres historiens (les marxistes par exemple)
pensent le contraire. Entre 1840 ET 1850, selon une
enquête réalisée dans 63 départements et dans des
entreprises de plus de 10 salariés, il y avait 131
000 enfants travailleurs pour 670 000 hommes et 254
000 femmes. Pendant la même période, selon le
recensement de la statistique générale de France, il
y avait 143 665 enfants travailleurs dans la grande
industrie dont 93 000 dans le seul secteur du
textile pour une main d'œuvre totale de 1 055 000
ouvriers.
En 1868, un nouveau recensement donne un total de 99
212 enfants concernés par la loi de 1841 (voir
ci-dessous) : 5 005 entre 8 et 10 ans, 17 471 entre
10 et 12 ans, 77 000 entre 12 et 16 ans auquel il
faut ajouter 26 503 enfants qui ne sont pas
concernés par la loi (parce qu'employés dans des
ateliers de moins de 10 ouvriers). Au total, il y
aurait à cette date 125 715 enfants travailleurs
pour 1,1 million d'ouvriers. En 1896, par rapport la
population active, les moins de 15 ans sont 3,1 % et
les 15-19 ans 9,8 % à travailler.
Il semble donc que le nombre d'enfants au travail
ait été en chute constante durant le siècle.
Tendance qui s'explique par la mécanisation, la
dépression économique de la fin du siècle (à partir
de 1873) et les lois sociales même si elles sont
difficilement appliquées.
Où travaillent les enfants ?
Le textile dévore les enfants. Dans les filatures,
l'agilité, la souplesse, la petite taille des
enfants sont utilisées par exemple pour attacher les
fils brisés sous les métiers à tisser en marche,
nettoyer les bobines encrassées, ramasser les fils
de coton. Les enfants sont aussi chargés de
surveiller les machines (ils doivent alors rester
jusqu'à 16 heures debout), de travailler à la
machine à dévider (ils sont alors assis sur des
tabourets trop hauts pour eux afin de les empêcher
de relâcher leurs efforts).
Les mines, les usines métallurgiques accueillent
également des enfants : manœuvres, ils descendent
dans les galeries plus étroites où ils peuvent se
tenir debout et pousser des chariots.
Dans les petites industries, les enfants échappent à
la législation. L'exploitation y est donc plus dure
qu'ailleurs. Toujours dans le secteur du textile, la
dentelle des campagnes de Bayeux à Cherbourg où les
petites filles de 4-5 ans sont exploitées ; les
filatures de soie de Jujurieux dans l'Ain
exclusivement féminines où des adolescentes de 13-18
ans évoluent ; dans les fabriques de toiles
d'Oberkampf ; dans le chiffon parisien, la verrerie,
l'impression, les petits métiers...
À la campagne, les métiers se sont diversifiés et
les séjours dans les ateliers alternent avec
d'autres activités. Le travail est alors pénible par
la durée et la difficulté des tâches à accomplir.
Des premières voix se font entendre contre le
travail des enfants
C'est seulement en 1840 que les premiers débats sur
le travail des enfants s'amorcent autour d'un projet
de loi présenté par le
Baron DUPIN Les
députés et sénateurs débattent âprement de ce projet
destiné à limiter le travail excessif des enfants.
Pendant de longues séances, les élus vont
s’interroger sur les retombées économiques de cette
initiative. Peut-on les faire entrer aux filatures à
huit ans révolus seulement, ne les faire travailler
que quarante-huit heures par semaine, et veiller à
ce qu’ils aient deux heures d’enseignement primaire
par jour ?
Les opposants à la réforme s’inquiètent au nom de la
liberté de l’industrie et du droit du père à "
diriger l’éducation de ses enfants, choisir leurs
travaux, préparer leurs travaux". Les partisans de
la réforme évoquent les rapports accablants du
Docteur VILLERME et d’autres enquêteurs sociaux qui
ont longuement visité les mines et manufactures
françaises de cette première moitié du XIXème
siècle. Ils dépeignent les "misérables créatures
hébétées par un inconcevable excès de travail, et
réduites à l’état des machines dont elles ne sont
plus que les accessoires obligés". Les chiffres des
recensements des jeunes gens éclopés et difformes
qui arrivent au service militaire, en provenance des
départements très manufacturiers, sont indiqués :
9.930 pour 10.000 contre 4.029 dans les départements
très agricoles. Mais, plus que les considérations
sanitaires et morales, c’est l’exemple britannique
qui pèsera ; en effet, depuis 1802, le Parlement
Anglais a commencé à mettre un terme aux "cruels
abus" de ce genre.
L’opinion publique n’était pas unanime non plus pour
dénoncer ces abus ; la preuve en est que, quelques
années plus tard,
Jules SIMON pour avoir écrit un
ouvrage intitulé "l’ouvrier de huit ans" dans lequel
il s’élevait contre ces faits, se voyait accusé de
vouloir ruiner l’industrie française, en particulier
dans les textiles où l’on disait ne pouvoir réduire
le temps de travail de l’enfant puisqu’il était
calqué sur celui des ouvriers plus âgés. Cette
résistance à toute amélioration de la situation des
enfants est mise en évidence par la multiplicité des
textes législatifs qui vont se succéder et par la
modestie de leurs portée.
Le lien entre le travail des enfants et la
scolarisation
L’évolution historique du travail des jeunes reste
lié à celle de la scolarité obligatoire. Instituée
en 1874, la gratuité de l’enseignement primaire fût
votée le 16 juin 1881, et le 26 mars 1882, la loi de
Jules FERRY
établit l’enseignement laïc obligatoire.
Cette loi fût renforcée en 1892, les enfants ne
pouvant être admis au travail avant douze ou treize
ans pour les titulaires du certificat d’étude. La
limitation de l’âge d’embauche sera porté à seize
ans en 1959, ordonnance entrée en vigueur le 1er
juillet 1967.
L'enseignement technique et professionnel émerge
avec l'introduction d'ateliers dans les écoles sous
l'intitulé : "science d'application à l'industrie" ;
c'est un échec. En 1880, des écoles manuelles
d'apprentissages sont en place.
Il existe d'autre moyens pour les enfants de
s'instruire :
- Cours privés
- Cours du soir pris en charge par les frères
- Écoles de fabriques (Schneider au Creusot)
- Écoles municipales (école de tissage de la Croix
Rousse à Lyon)
Reste que 90 % des enfants d'ouvriers n'ont aucun
accès à l'éducation. La bourgeoisie se réserve
l'accès aux lycées fondés par Napoléon, dans les
collèges royaux comme Louis Le Grand. Les études de
droit ou de médecine terminent un cursus réussi.
Cependant la prise en charge patronale "du berceau à
la tombe" bouche les perspectives. A Monceau les
Mines, par exemple, la règle est de conduire
l'adolescent le jour même où se termine sa scolarité
chez l'ingénieur des houillères.
Les premiers textes de loi
C’est dans ce contexte que fût enfin votée le 22
mars 1841 la loi limitant l’âge d’admission dans les
entreprises à huit ans, mais uniquement dans les
entreprises occupant plus de vingt ouvriers.
A Mulhouse, en 1845, si les enfants de moins de
douze ans ont disparu des filatures de coton, ceux
de douze à seize ans travaillent douze à treize
heures par jour. Ailleurs on en trouve de huit à
neuf ans souvent à la machine à dévider, sur des
tabourets trop hauts pour les empêcher de relâcher
leurs efforts. Dans l’impression, on en trouve à
partir de huit ans travaillant neuf à onze heures.
En 1851, apparaît la loi limitant la durée du
travail à dix heures au-dessous de quatorze ans, et
à douze heures entre quatorze et seize ans. En 1874,
la limitation de l’âge d’admission à l’embauche sera
fixée à douze ans; le travail de nuit sera interdit
et le repos du dimanche deviendra obligatoire pour
les ouvriers âgés de moins de seize ans. Cette
protection était bien sûr insuffisante mais elle
avait le mérite d’avoir posé le problème et
d’exister puisqu’il faudra attendre cinquante ans
pour voir un texte destiné à protéger les femmes
(1892), ou pour voir une allusion au travail de
l’adulte (1893).
D'autres voient le jour dès le début du XXème siècle
Des mesures efficaces concernant la protection des
jeunes au travail ne seront promulguées qu’à partir
de 1905. La loi du 7 décembre 1926 interdit
l’affectation des enfants aux travaux dangereux,
insalubres, où ils seraient exposés à " des
émanations préjudiciables pour leur santé".
La liste des travaux interdits aux enfants (et aux
femmes) avait déjà fait l’objet du décret du 21 mars
1914, qui sera successivement modifié en 1926, 1930,
et 1945 ; ce décret comporte un tableau "B"
énumérant les travaux interdits aux enfants, et un
tableau "C " qui constitue la liste de 125
établissements ou ateliers auxquels les enfants (et
les femmes) n’auront accès que sous certaines
conditions, notamment d’âge pour les mineurs de
quatorze à dix-huit ans. Ce dernier texte, désuet,
sera remplacé par le décret du 19 juillet 1958,
relatif aux travaux dangereux pour les enfants et
les femmes.
Voir aussi la page consacré au travail des enfants
en France à l'heure actuelle
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